Le mois de janvier, marqué par des campagnes de prévention telles que le Dry January, offre une opportunité particulière pour aborder en entreprise la question des addictions. Ce sujet reste souvent délicat, tant il renvoie à des représentations morales ou à une frontière supposée entre vie privée et vie professionnelle. Longtemps considérées comme relevant exclusivement de la sphère privée, ces pratiques concernent pourtant directement le travail, tant par leurs impacts que par les obligations qui incombent aux employeurs en matière de santé et de sécurité.
Les addictions : de quoi parle-t-on ?
L’addiction est définie comme une pathologie caractérisée par la perte de contrôle d’un comportement et sa poursuite malgré des conséquences négatives. Elle vise le plus souvent à produire du plaisir ou à atténuer une souffrance intérieure. En milieu professionnel, il est essentiel de distinguer deux grands types d’addictions.
Les addictions comportementales reposent sur la répétition d’un comportement devenu envahissant et difficile à maîtriser. Elles peuvent concerner, par exemple, le travail lui-même, les jeux d’argent, l’usage excessif des outils numériques ou certaines pratiques sportives.
Les addictions aux substances psychoactives, quant à elles, concernent la consommation d’alcool, de drogues licites ou illicites, mais aussi de médicaments psychotropes utilisés hors de leur indication médicale. En entreprise, l’alcool reste la substance la plus fréquemment rencontrée, notamment dans les pratiques de convivialité ou de représentation professionnelle.
Travail et addictions : un lien complexe et multifactoriel
Le travail joue en effet un rôle paradoxal. Il peut constituer un facteur protecteur en apportant cadre, reconnaissance et insertion sociale. Mais certaines situations professionnelles peuvent aussi favoriser l’émergence ou le maintien de conduites addictives. Les contraintes organisationnelles (horaires atypiques, travail de nuit, travail isolé), les contraintes physiques (travail au froid, port de charges lourdes, pénibilité physique), les facteurs psychosociaux (surcharge, conflits, manque de reconnaissance, insécurité socio-économique, exigences émotionnelles) sont autant de facteurs susceptibles d’augmenter le recours aux substances psychoactives comme stratégie d’adaptation. Par ailleurs, les pratiques culturelles (pots d’entreprise, repas d’affaires), la convivialité associée à l’alcool, les normes implicites du métier ainsi que la disponibilité des produits constituent également des facteurs de risque.
Les conduites addictives peuvent ainsi remplir plusieurs fonctions au travail, qu’il est essentiel de comprendre pour agir efficacement en prévention. Quatre fonctions professionnelles ont été identifiées par les chercheurs :
- S’anesthésier : tenir physiquement et psychiquement, calmer la fatigue, la peur, l’ennui, la douleur, l’angoisse ;
- Se stimuler : rester éveillé, enchaîner, se mobiliser, optimiser ses capacités mentales et physiques ;
- Récupérer : lâcher prise, se détendre, décompresser, dormir ;
- S’intégrer : entretenir les liens professionnels, rechercher la reconnaissance, favoriser la convivialité, manifester l’appartenance.
Alcool et substances psychoactives : quels risques et obligations au travail ?
Les impacts des pratiques addictives sont multiples. Sur le plan de la santé, elles exposent les salariés à des risques de dépendance, de troubles psychiques et de pathologies somatiques. Sur le plan de la sécurité, même à faible dose, la consommation de substances psychoactives augmente le risque d’accidents du travail, d’accidents de trajet ou de mise en danger des collègues et des tiers.
Sur le plan réglementaire, la prévention des conduites addictives s’inscrit pleinement dans l’obligation générale de sécurité de l’employeur. Celui-ci doit prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. Les risques liés aux addictions doivent donc être intégrés au document unique d’évaluation des risques professionnels. La consommation de stupéfiants est interdite sur le lieu de travail. La consommation d’alcool est strictement encadrée par le Code du travail. Le règlement intérieur constitue un outil central pour formaliser les règles applicables, notamment pour les postes exposant à des risques particuliers.
Prévenir les addictions au travail : une démarche globale à trois niveaux
La prévention des addictions repose sur une démarche globale articulée autour de trois niveaux.
La prévention primaire vise à agir sur le travail lui-même. L’INRS insiste sur la nécessité d’agir sur les situations de travail favorisant les consommations de substances psychoactives, telles que le stress, les horaires atypiques, l’isolement ou la pénibilité, et de limiter l’accès aux produits dans les secteurs concernés. Agir sur l’organisation du travail permet de réduire les besoins de “tenir” par des consommations.
La prévention secondaire consiste à encadrer les pratiques et à repérer précocement les situations à risque. Cela passe notamment par l’encadrement de la consommation d’alcool lors des pots ou des repas professionnels, en définissant des règles claires sur les quantités, les horaires et les conditions de reprise du travail, ainsi que par la limitation, voire l’interdiction, de toute consommation d’alcool pour les postes à risque, de manière justifiée et proportionnée. Enfin, la sensibilisation des salariés constitue un levier essentiel de prévention qui implique d’expliquer les risques liés aux consommations sur la santé et la sécurité, de clarifier la conduite à tenir face à un collègue présentant un trouble du comportement, de faire connaître les ressources d’aide internes et externes.
La prévention tertiaire concerne enfin l’accompagnement des situations individuelles. Elle repose sur la clarification des conduites à tenir face à un comportement inhabituel et l’orientation vers les ressources d’aide, dans une logique de soutien et sans stigmatisation.
Les addictions au travail ne peuvent être réduites à des problématiques individuelles ou privées. Bien souvent elles sont révélatrices de conditions de travail, de pratiques collectives et d’organisations qui méritent d’être interrogées. Depuis de nombreuses années, Preventech Consulting accompagne les entreprises sur les enjeux de prévention des addictions. Notre démarche comprend :
- des formations à la prévention des conduites addictives à destination des managers, des ressources humaines et des membres du CSE ;
- des formations et sensibilisations de l’ensemble des collaborateurs ;
- des accompagnements dans l’évaluation des risques professionnels, y compris les risques liés aux addictions ;
- des accompagnements ciblés et spécifiques autour des facteurs de risque (pénibilité, TMS, RPS) ;
- un appui à la mise en place de démarches de prévention globale, intégrées aux politiques de santé et de sécurité au travail.
Sources
- Institut national de recherche et de sécurité (INRS), Prévenir les pratiques addictives dans le cadre professionnel. Brochure ED 6500, 2022.
- PRST Occitanie, Travail et addictions : guide de prévention des conduites addictives en milieu professionnel, 2023.
- CRESPIN R, LHUILIER D, LUTZ G, 2015/3 « Les fonctions ambivalentes de l’alcool en milieu de travail : bon objet et mauvais objet » Les Cahiers internationaux de Psychologie Sociale (N107), p. 389.
