« Les salariés ne se veulent pas sans bureau fixe » - Entretien avec Laurent Assouly

 

01 Juillet2019

Ses 20 ans d’expérience dans l’aménagement des espaces tertiaires amènent Laurent Assouly, ethnologue et salarié chez Howe, un fabricant de meubles de bureau, à poser un regard critique sur les flex offices. Mis en avant par l’employeur pour améliorer le bien-être au travail des salariés, ces espaces créent selon lui des contraintes et de la fatigue.

Travail & Sécurité. Les nouveaux modèles d’aménagement de bureaux, sans place attitrée, ouverts ou partagés, se multiplient. Que vous inspirent-ils ?

Laurent Assouly Mon activité de conseil en aménagement des espaces de travail m’amène à observer la mise en place de ces nouveaux lieux depuis plusieurs années. Le flex office, qui consiste en l’absence de bureau attitré sur le lieu de travail, est à mon sens un élément qui témoigne d’un dysfonctionnement de la communication entre l’employeur et les salariés. Sa mise en place va révéler ce qui est perçu comme un double langage par ces derniers. En effet, ces espaces de bureaux s’inscrivent dans le cadre de projets d’aménagements architecturaux par lesquels l’employeur dit viser le bien-être des salariés. Mais depuis les coulisses, on voit bien que la volonté première est la réduction de la surface immobilière – souvent de l’ordre de 10 ou 20 % – et donc des coûts. Bien sûr, ce n’est pas là-dessus que l’employeur communique. L’intention est masquée puisque l’on crée des espaces au design soigné, censés regrouper les gens. La direction y voit des perspectives d’amélioration de la socialisation, de la communication orale et, par voie de conséquence, de la productivité. Mais l’employeur, même convaincu, sait bien que cela va être dur à faire passer. D’ailleurs il se fait accompagner par des cabinets de consultants qui font la promotion de ces espaces pour faciliter leur mise en œuvre.

Est-ce pour cela que certaines entreprises introduisent des dispositifs de compensation ?

L. A. Oui, et utiliser le terme « compensation » est bien la preuve que le dispositif initial présente des faiblesses. En effet, des efforts peuvent être faits par l’entreprise pour créer des espaces de détente, des lieux pour se réunir, des salles permettant de s’isoler… Souvent, la transition s’inscrit dans un contexte global où trois phénomènes s’additionnent : je n’ai plus de bureau approprié, j’ai la possibilité de me mettre en télétravail, je fais du coworking. Ces organisations présentent parfois des avantages indéniables mais elles ont en commun une nouvelle façon de penser l’espace de travail qui se traduit par une mise à distance de l’entreprise. Le bureau est le témoignage du rattachement physique à l’entreprise, un élément d’ancrage très symbolique. Avec le flex office, l’espace qui nous est dédié disparaît. Et avec lui un sentiment d'appartenance à l’entreprise et, d’une certaine manière, l'implication des salariés.

L’impact sur la communication est-il celui visé ?

L. A. C’est plutôt le contraire qui se produit ! Mettre les gens ensemble physiquement ne suffit pas à les faire travailler davantage ensemble. Systématiquement, le passage en bureau ouvert – flex office ou open space – entraîne une inflation des mails. Leur nombre augmente ainsi que celui des personnes en copie, ce qui au passage induit une forme de judiciarisation des échanges. Cette  prédominance de la culture écrite sur la culture orale change considérablement la donne et les rapports entre individus. Sans territoire physique, nous recréons des territoires virtuels. La littérature scientifique sur le sujet le confirme. En 2018, une étude menée par deux chercheurs de Harvard s’est intéressée aux effets sur la communication des salariés de deux entreprises lors du passage d’un bureau fermé à un bureau ouvert. Les mails augmentaient, de 22 % à 50 % selon l’entreprise, et dans le même temps, les interactions en face à face chutaient de près de 70 %. Outre la baisse de la communication orale, la qualité des échanges était dégradée. Les espaces ouverts créent comme une injonction à communiquer, mais cela ne fonctionne pas. Lorsque vous allez voir un collègue dans son bureau, vous en faites la démarche volontaire. Les rapports sont différents lorsqu’il est face à vous toute la journée. Par ailleurs, en espace ouvert, il est difficile de téléphoner sans gêner les autres. Et les salariés vont avoir tendance à envoyer un mail plutôt qu’à décrocher leur combiné, même si les cabines de téléphone privatives se développent.

Certains salariés – les jeunes notamment – sont-ils davantage en phase avec ces organisations de travail ?

L. A. Pas vraiment. Sur ce sujet, les jeunes sont bien plus conservateurs qu’on ne l'imagine. Des études montrent qu’à l’instar de leurs aînés, ils plébiscitent les espaces fermés, quand bien même les grands groupes s’imaginent qu’ils vont les attirer en proposant des bâtiments au design d’universités américaines. Ce que ces groupes n’ont pas intégré, c’est qu’il y a chez l’homme un besoin physiologique de marquer un territoire, de fixer des repères. On l’observe dès l’université, lorsque les étudiants vont s’asseoir à la même place dans un amphithéâtre. C’est un comportement de l’ordre de la sécurisation : dans un environnement connu, on est rassuré et on peut se concentrer davantage sur sa tâche. D’une façon générale, les salariés ne se veulent pas sans bureau fixe ni espace dédié.

Vous semblez dire que le travail en flex office est plus stressant ou fatigant…

L. A. Je le pense, car ce type d’organisation oblige le salarié à s’adapter. Et d’ailleurs, il s’adapte mais au prix d’une augmentation de sa charge mentale. Cela va à l’encontre des principes d’ergonomie selon lesquels le travail doit s’adapter à l’homme et non l’inverse. En espace ouvert, on est exposé au regard de tous. Les salariés sont en représentation constante. Le paraître prend le pas sur le faire et l’être, ce qui à la longue génère de la fatigue, du stress, des tensions sociales.

N’y a-t-il pas aussi une volonté de rapprochement ? Dans ces organisations, la direction quitte souvent les étages supérieurs et se retrouve mêlée aux salariés…

L. A. La transition vers le flex office s’accompagne en effet souvent d’une volonté d’atténuer les pesanteurs hiérarchiques grâce au rapprochement physique. L’intention est louable, mais l’idée naïve. Et ce qui peut fonctionner dans le cadre d’une start-up n’est pas applicable partout. Y a-t-il réellement un intérêt pour un salarié à travailler à côté du directeur général et à le considérer comme quelqu’un de « normal » ? À mon avis, non. D’ailleurs, ces directions qui veulent tendre à la normalité s'exposent encore plus à la question de la légitimité de leur autorité. Cette promiscuité exacerbe plutôt qu'elle n'atténue la question de la disparité des salaires. Enfin, le rapprochement de la direction, des cadres et des salariés dans un espace commun facilite le contrôle. Il est en tout cas perçu comme tel par certains salariés. Tout cela ne va pas dans le sens du bien-être au travail qui était promis….

Le panorama est assez négatif. Les espaces ouverts et non attribués sont-ils juste une fausse bonne idée ?

L. A. Ils peuvent être adaptés à une façon de travailler ponctuelle. Dans le cadre d’équipes projet qui nécessitent de réunir des experts pendant quelques mois, le flex office a du sens. Je suis moins convaincu de l’intérêt d’imposer cette solution à temps plein à tous les salariés. Les études scientifiques en montrent en tous cas les limites. À l’heure où l’on entend beaucoup parler de stress au travail, de burnout, il me semble plus que nécessaire d’engager la réflexion sur les différents types d’aménagement des bureaux, ce pour quoi ils peuvent être adaptés et les mesures à prendre pour accompagner leur mise en place.

Propos recueillis par Grégory Brasseur et Katia Delaval

Travail & Sécurité – juin 2019

 
 
 
 
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