Conduites addictives - La confiance comme clé de la réussite

 

01 Juin2018

DES ACTIONS DE PRÉVENTION des conduites addictives voient le jour dans certaines entreprises. La réussite passe par une approche collective impliquant les différents acteurs, à travers l’écoute de leurs points de vue et des enjeux pour chacun. Les expériences communes d’une infirmière et d’un médecin du travail du Loir-et-Cher illustrent les modes d’action possibles.

 
Si on me cherche, mieux vaut m’appeler sur mon portable que passer à mon bureau. » Olivia Pierre est une infirmière du travail de terrain. Arrivée en juillet 2017 dans l’entreprise Caillau, qui fabrique des colliers de serrage pour l’industrie automobile et l’industrie aéronautique à Romorantin- Lanthenay, dans le Loiret- Cher, elle passe la majeure partie de son temps dans les 28 000 m2 d’ateliers. Elle discute avec les ouvriers, les questionne sur leurs postes, découvre l’activité de chacun, apprend à identifier les gestes professionnels. Elle tisse au quotidien un lien de proximité et de confiance avec les 490 salariés du site. Une approche qui s’avère un atout lorsqu’il s’agit d’aborder le sujet sensible des consommations de substances psychoactives (SPA). « La confiance est la clé de la réussite, insiste-t-elle. Si on n’est pas dans une proximité, à la fois avec les salariés et la direction, si on n’a pas la confiance des gens, même avec les meilleures méthodes du monde on n’arrivera à rien. » Alertée par un responsable d’équipe sur une suspicion de consommation excessive d’alcool d’un salarié, elle accompagne ce dernier avec le médecin du travail, le Dr Bernadette Berneron, depuis le mois d’août. Cette prise en charge curative, toujours en cours avec le concours d’acteurs extérieurs, s’avère constructive, même si les progrès, fragiles, se font pas à pas.
Cet accompagnement n’est pas une première. Cela fait déjà plusieurs années, dans d’autres environnements professionnels, que ce binôme s’est emparé du sujet des conduites addictives au travail. Dans la précédente entreprise où travaillait Olivia Pierre, Daher, un équipementier aéronautique du Loir-et-Cher, également suivie par le Dr Berneron, une démarche de prévention a été mise sur pied, sous la forme d’une charte de prévention des conduites addictives (lire l’encadré ci-dessous). « L’action est partie de plusieurs constats : une alerte de l’assistante sociale signalant des consommations problématiques d’alcool et des salariés consommant du cannabis à proximité du site, se remémore-t-elle. Ainsi qu’une prise en compte très subjective du sujet en interne : il y avait une inégalité dans les traitements des différents cas, cela manquait de méthodologie et de cohérence parfois. »
Un groupe de travail pluridisciplinaire s’est réuni toutes les six semaines durant une année. Cette approche collective a été indispensable pour aboutir à une action de prévention réussie. « Les échanges ont parfois été très animés car les enjeux et les points de vue différaient, relate Olivia Pierre. Mais ça permettait de crever des abcès, la réflexion de chacun mûrissait entre deux réunions. C’est le travail de tout ce groupe qui a permis d’avancer, sous la supervision de l’Anpaa (1). Il était essentiel d’être accompagnés par un acteur extérieur, qui garde le recul nécessaire, reste neutre et n’a pas d’enjeux de pouvoir à faire valoir. Avec l’appui de la direction qui affichait sa volonté de s’approprier cette démarche. Sans cela, rien n’aurait pu se construire. »
 
Le travail : protecteur ou destructeur ?
En matière d’addictions, le travail est un facteur social très important : protecteur dans de nombreux cas, néfaste lorsque les pressions sont trop présentes. « Si l’addiction traduit un mal-être, résultant d’un parcours de vie difficile, douloureux, constate le Dr Berneron, le travail est un facteur de protection énorme. Mais il est vrai que les exigences du travail modifient aussi les consommations. Lors de mes consultations, je l’observe chez les ouvriers mais aussi dans le tertiaire, en particulier dans le secteur de la vente, chez les cadres. Ces consommations sont alors motivées par trois principaux facteurs : la surcharge de travail, les conflits de valeur, ou une éthique bousculée, autrement dit l’écart entre ce que la personne souhaiterait faire et ce qu’on lui demande de faire.
Pour l’accepter, il faut tout oublier le soir. La culpabilité est le sentiment le plus rencontré par les gens qui ne vont pas bien au travail. On est dans la non-visibilité de ce qui fait souffrance, auprès d’une population le plus souvent dans le déni. »
Agir sur les consommations de SPA passe par la prise en compte de deux dimensions fondamentales : l’approche individuelle, par le repérage, par l’orientation vers le service de santé au travail et la capacité à proposer un accompagnement adapté avec des acteurs externes (médecin traitant, centre d’addictologie…), et l’approche collective car le lieu de travail peut représenter un lieu de prévention et de promotion de la santé. « Si on ne fait rien pour engager le dialogue avec le salarié quand il y a des suspicions, on donne zéro chance à la personne, déplore le Dr Berneron. Aborder le sujet n’est pas toujours simple, surtout si la personne concernée n’a jamais de retard ou d’absences injustifiées, ni de problème relationnel, et si son travail est parfaitement réalisé. » Casser le tabou, dédramatiser le sujet, est le premier pas. « J’ai la conviction que plus on en parle, mieux c’est, en restant toujours attentif, bienveillant, dans l’écoute et le respect, et sans porter de jugement, insiste Olivia Pierre. Notre société est devenue très individualiste. Si on remet le collectif au centre, si on est attentif aux collègues, on avance déjà. »
À travers leurs expériences, l’infirmière et le médecin du travail reconnaissent avoir eu des contextes particulièrement favorables pour agir sur la prévention des conduites addictives en entreprise, avec des acteurs tous impliqués à leur niveau et un objectif commun affiché. « Bien des entreprises ont initié le sujet et peu ont conclu », souligne Olivia Pierre. « Dans les TPE et les PME, c’est un sujet beaucoup plus compliqué à aborder car on y est moins présent », conclut le Dr Berneron.
 
1. Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie.
 
C. R.
Travail & Sécurité – avril 2018
 
 
 
 
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