Biennale de Saint-Etienne - Les mutations du travail

 

01 Août2017

Tous les deux ans, la Biennale du design est, pour la ville de Saint-Etienne, une occasion de rayonner. Née en 1998 au sein de l’Ecole régionale des beaux-arts, la manifestation dont l’objectif est de démocratiser le design est devenue le plus éclectique des évènements français sur le sujet. La 10e édition surprend, comme à l’habitude, par son ampleur et son originalité. Le commissariat, sous l’autorité d’olivier Peyricot, également directeur scientifique, a organisé, sur le thème des mutations du travail, Working Promesse, un parcours en dix étapes.

 
Le sujet était d’autant plus intéressant qu’il s’enracine dans une ville marquée par une longue tradition industrielle, née au début du XIXe siècle autour des mines de houille, de la sidérurgie et de la rubanerie. Plus tard, les armes et le cycle prendront le relais. Le travail industriel et, simultanément, un imaginaire sont nés ici autour de ces nouvelles formes du travail. Parler du travail à Saint-Étienne était légitime pour ces raisons, mais aussi parce que la ville cultiva très tôt une passion pour les beaux-arts avec, en 1803, la création de l’école de dessin, qui deviendra l’école des arts industriels. Cette année le sujet du travail est encore plus pertinent, car nous sommes tous, au quotidien, concernés par ses transformations spectaculaires et parfois incompréhensibles.
Accompagner les évolutions liées au travail et, pourquoi pas, adopter une posture de vigie, c’est toute l’ambition de cette édition qui, disons-le, n’est que la partie émergée des possibilités prospectives qu’offre la ville. Le centre international de recherche de la Cité du design ainsi que l’école supérieure d’art et design sont des institutions structurantes et pérennes et des lieux uniques de recherche en Europe. On m’objectera que la notoriété de ces ressources est limitée au monde de l’entreprise. Alors, profitons de ce moment pour les mettre en lumière et pour rappeler d’y puiser régulièrement une matière sensible et intelligente.
Représentant deux emplois sur trois au sein de l’Union européenne, le travail tertiaire, bousculé, questionné, est désormais un sujet qui fait débat. Ainsi, comme au théâtre, les nouvelles activités, les lieux, les temporalités sont autant de séquences dont la désynchronisation ou la superposition, donnent matière à questionner notre labeur et le sens que celui-ci prend dans notre existence. Chacun connaissant les conséquences et scénarios auxquels nous convoquent ces transformations, nous insisterons sur quelques aspects moins bruyants et moins évidents.
La première transformation que nous découvrons dans Working Promesse est celle qui relève de l’usage d’Internet. On nous invite à réfléchir et nous incite à comprendre que nous sommes déjà des producteurs et plus seulement des consommateurs, car nos avis et nos selfies sont autant de contenus récupérés par des algorithmes qui créent de la valeur. Le digital labor met en scène cette perspective au moyen de plaques sensibles issues du déplacement de nos doigts sur les écrans, très amusants et réflexifs.
Dans la partie consacrée aux tiers lieux, une autre installation surprenante décrit la nouvelle fabrique, ni bureau ni usine, un lieu en lien avec la nature. On y coréalise un peu de tout, comme dans les tiers-lieux développés à Lyon au sein du projet Doze. L’expérience des tiens-lieux était présentée au sein de l’espace consacré aux nouvelles échelles de la ville, qui sollicitent beaucoup les designers (on parle à leur sujet de l’urbain généralisé). Les tiers-lieux apparaissent comme la reconnaissance spontanée de lieux où le travail existe sans relation avec le management, l’emploi ou autre élément statutaire, et constituent une révolution des organisations tout à fait spectaculaire. Le commissaire de l’exposition parle, à leur propos, « des nouvelles cartes cognitives » du projet post-capitaliste. Parfois à mi-chemin de la fiction, l’installation Cut&Care, pleine d’humour, revient sur l’horizontalité en imaginant, qu’un jour, on travaillera dans son lit. De quoi inspirer les concepteurs des bureaux de demain. Discrètement une capsule s’invite au cœur de l’actualité sociale et politique, c’est la proposition If Automatic. Une image et une installation qui disent beaucoup sur notre inquiétude et la nécessité de positionner l’homme à sa juste place au contact des robots. Conserver une perspective long terme donne au designer la possibilité d’émanciper la relation homme machine en créant une attention, explique Eric Frache dans le catalogue.
 
Les espaces de distendent et de se représentent plus avec autant de facilité. L’espace de travail est si fluide qu’il en devient invisible, et c’est troublant. Cela conduit à repenser le rapport à l’espace, car la programmation des lieux de travail traduit imparfaitement cette évolution. Comment représenter le service ? Comment figurer l’attention à l’autre ? La disruption ? Comment la cocréation se fige-t-elle dans l’espace ? Est-ce seulement compatible ? Les différents commissaires insistent dans leurs propos liminaires sur cette dimension de la représentation, en lien avec les évolutions inattendues et troublantes des nouvelles formes de modernité. Les facteurs sociaux et psychologiques, le monde industriel t, enfin, les imaginaires sont activés simultanément et jettent un trouble sur ce qu’est le design. De la représentation de l’objet utile, fonctionnel et, souvent, beau, on glisse vers le design des idées et des réalisations en commun. Il n’est pas si facile de passer d’une représentation rassurante du bel objet, à la forme de l’idée et au travail possible du designer pour le faire évoluer. S’agit-il d’un métier simplement intellectuel ? Le design se réduit-il à la pensée ? A la théorie ? A la méthode, répond Saint Etienne, qui sait se décliner sur le plan des idées ; autrement dit, le design comme « outil de conception ». A ce jeu inconfortable et aux frontières mouvantes, le travail s’invite au domicile qi n’est pas le dernier lieu à apparaitre comme un terminal de production. Nous aurons bientôt suffisamment d’outils et de moyens pour produire des objets, services et aliments. Nous devons nous y préparer ; le travail n’at-il pas déjà rejoint notre lit quand nous répondons à nos mail ?
La dimension critique des différentes scénographies proposées n’est pas moins réjouissante. Le capitalisme, le travail gratuit, les nouvelles formes d’esclavagisme vont assez loin dans la révélation de tout ce qui coince dans le système actuel et dans les nouvelles formes de travail. On est loin du discours béat que l’innovation porte en elle. C’est aussi cela les nouvelles formes de travail : des tensions réelles et inévitables que nous devons anticiper.
Si cette édition s’est inscrite dans un temps court, il reste des institutions bien présentes qui prendront le relais de vos questionnements (vous pourrez déjà vous référer au beau catalogue Working Promesse). Mais une autre lecture pourrait bien nous fournir matière à réflexion sur les mutations du travail, trop souvent confondues avec celles du lieu. C’est celle, suggérée dans sa conférence par le sociologue Michael V Dandrieux, de Bâtir, habiter, penser, un texte d’Heidegger, datant de 1951, dans lequel le philosophe nous invite à « habiter » l’être, notre être, et nous rappelle que toute forme d’habitat ne peut être un simple outil, mais bel et bien une dimension qui nous insipire et qui nous définit. Belle perspective pour ne pas nous limiter à nos réalisations concrètes, matérielles, mais continuer à chercher en nous les limites, y compris du design.
 
Laurent Lehmann
Office et culture – juin 2017
 
 
 
 
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